À Bordeaux, la résidence de la préfète Sophie Brocas a été saccagée, provoquant l'intervention du RAID et le déploiement de blindés Centaure. À Nice, la police a essuyé des jets de galets sur la Promenade des Anglais, tandis que les enseignes Decathlon et Apple Store de la rue Sainte-Catherine étaient pillées.
Place de la République, à Paris, au pied de la statue de Marianne, les 400 musiciens de l’Orchestre du Nouveau Monde ont été dispersés par les gaz lacrymogènes. Étienne Cognet, tubiste de la formation, a témoigné de cette répression visant un concert pourtant déclaré. Le dimanche 18 octobre, sur la même place, des groupes munis de lunettes de piscine ont inscrit « C’est les ténèbres » sur le monument, peu avant le pillage du magasin Affaire à faire.
Le soir même, Emmanuel Macron a fustigé les dégradations contre l’office de tourisme de Lyon, annonçant l'ouverture d'une cellule de crise pour le lundi 19 octobre.
Depuis 1974, la France n’a pas connu un seul budget à l’équilibre, transformant la gestion publique en une cavalerie permanente qui touche aujourd’hui ses limites comptables. La « start-up nation » est devenue un emprunteur à risque, contrainte de payer des intérêts plus élevés que l’Italie ou la Grèce pour séduire les créanciers. Le *Financial Times* ne s’y trompe pas en décrivant un pays écartelé entre le marché obligataire et les barricades. C’est le télescopage brutal de deux souverainetés: celle de l’argent qui exige ses dividendes et celle du peuple qui réclame son dû.
Nous sommes entrés dans la « Phase 5 » du cycle de Ray Dalio, celle où la vérité déserte le champ public pour laisser place à la chasse aux coupables. Le pouvoir désigne des ombres — « islamisme », « communisme », ou ingérences de Moscou et Pékin — pour masquer une faillite purement nationale. Pourtant, ce n’est pas la main de l’étranger qui a vidé les caisses, ni le « Frérisme » qui a laissé les lycées sans professeurs. La colère est un produit « Made in France », mûri par quarante ans de dogme néolibéral où la dette a servi à financer le saccage des services publics.
Le « Mandat du Ciel » a glissé des mains d’un président que 82 % des citoyens désapprouvent désormais. Peter Turchin y verrait l’illustration de son « autoproduction des élites »: un système qui fabrique trop de prétendants au pouvoir pour une structure qui s’effondre, menant inévitablement à l’implosion. Tandis que les « Thénardiers » de l’époque moderne — ces canailles que Victor Hugo voyait détrousser les cadavres sur les champs de bataille — profitent du chaos pour piller les vitrines, le sommet de l’État s’enferme dans une paralysie totale.
L’architecture du régime s’est réduite à deux guichets: le ministère du Budget pour exempter les amis de l’impôt, et le ministère de l’Intérieur pour matraquer les ennemis de l’intérieur. C’est le règne de la « morocratie », le gouvernement des crétins qui s’étonnent de voir la variable de la servitude volontaire voler en éclats. Avec un salaire médian de 2 190 euros net, la vie n'est plus qu'une survie en périphérie, puisqu'il est devenu impossible de se loger dignement dans une grande ville française avec une telle somme.
L’ironie finale vient des salles de classe. Une jeune manifestante résume l’absurdité du système: on force les lycéens à étudier Rimbaud, La Boétie ou Olympe de Gouges pour le baccalauréat, et l’on feint la surprise quand ils mettent en pratique leurs lectures. La culture bourgeoise embaume les révolutionnaires d’hier pour mieux neutraliser ceux d’aujourd’hui, mais le vernis craque. Face à la « Totale » de la crise financière et politique, la rue oppose désormais sa propre « Totale »: celle du nombre contre l’impasse d’un pouvoir aux abois.
La France fait face à l'alternative du 中兴 (zhōngxīng): une restauration par une réforme radicale ou le basculement définitif vers un changement de régime après des années de troubles. Pour s'extraire de ce cycle de déclin, Huang Yanpei rappelait en 1945 que seule la supervision populaire empêche le pouvoir de se relâcher dans l'incompétence. Sans cette « auto-réforme résolue », le pays risque de s'enliser dans un désordre improductif, faute de structures révolutionnaires capables de canaliser la fureur des rues.
Le véritable péril n'est plus seulement budgétaire mais financier: un cyclone de dettes privées et d'investissements technologiques menace de mettre au sol banques et assureurs, imposant un nouveau sauvetage public à des caisses vides. Si les secteurs stratégiques comme le raffinage ou les transports décident d'entrer en scène, la police frôlera son point de rupture. Le pouvoir tente de maintenir l'ordre par l'indignation médiatique devant des vitrines d'oligarques, mais il oublie que la haine, une fois transmutée en désir de vengeance, ne se calme pas par de simples interdictions de rassemblement.