Jan Jambon donne le premier coup de pioche en 2016 pour unifier les fichiers et traquer le crime. En 2021, Annelies Verlinden engage l'État pour 299 millions d'euros avec Sopra Steria. En décembre 2025, Bernard Quintin résilie ce contrat faute de résultat. Les 75,8 millions déjà versés n'ont produit aucune application utilisable par les patrouilles.
Fin avril 2026, le consultant recruté pour réanimer ce « cheval mort » à raison de 2 000 euros par jour claque la porte. Son verdict est sec: l'organisation refuse de changer. Le parquet de Bruxelles fouille désormais les bureaux de la direction financière de la police fédérale. On y cherche les traces de détournement de fonds et de prise illégale d'intérêts.
Le prestataire français ne baisse pas les yeux. Dans ses communiqués, Sopra Steria jure avoir empilé les « livrables », ces briques de code et de papier que personne n'a su assembler. On parle d'architectures, de spécifications, de schémas techniques destinés à unifier les bases de données pour traquer les réseaux criminels.
C'est une cathédrale sans toit. La firme rejette la faute sur l'État qui, dès 2024, aurait réduit les ambitions et multiplié les coups de barre. À les entendre, le produit était là, mais le client a eu peur de s'en servir.
Pendant que les avocats affûtent leurs arguments, le brigadier de terrain continue de ramer dans les eaux troubles de fichiers qui ne se parlent pas. L'ambition de détecter les risques par la magie du clic s'est fracassée contre les routines d'une institution rétive. Bernard Quintin raconte avoir trouvé un dossier vide d'explications lors de son arrivée au ministère en février 2025. Sa prédécesseure lui aurait laissé des notes « très sommaires » sur l'état du chantier. C'est la courtoisie ministérielle: on se passe le cadavre avec un sourire gêné.
- *Le sorcier et les tranchées** Pour sauver les meubles, on a sorti le carnet de chèques. Un « sorcier » de la technologie, venu de France, devait redresser la barre.
Il est reparti fin avril 2026 avec ses deux adjoints, dégoûté par les tranchées qui séparent les néerlandophones des francophones, ou la police locale de la fédérale. Il prédit que dans dix ans, rien n'aura bougé. Le parquet de Bruxelles analyse désormais des informations sur une possible prise illégale d'intérêts concernant ce consultant. Un gâchis de plus.
Le plus beau reste à venir. Si Sopra Steria a échoué à équiper nos policiers, l'entreprise n'a pas perdu la confiance de l'administration fédérale. Elle gère encore six contrats-cadres pour une valeur totale de 250 millions d'euros.
Vanessa Matz, ministre de la Digitalisation, assure qu'elle surveille le dossier de près. Elle rappelle que 210 millions de ces contrats ont été engagés sous la précédente législature. L'opposition Groen s'étouffe: on continue de payer le maçon qui a laissé s'écrouler la maison de la police. C'est le génie des grands marchés publics: on ne punit pas, on renouvelle.
- *L'ombre du partenaire** Enfin, il y a l'ombre portée sur Annelies Verlinden. Le cabinet d'avocats où travaille son compagnon a conseillé le prestataire français lors de l'appel d'offres de 2021.
La ministre, qui a jadis défendu ce même groupe devant la Cour de justice de l'Union européenne, balaie toute idée de conflit d'intérêts. Elle n'a rien dit de ce lien lors de son audition parlementaire du 13 mars. Son cabinet refuse de mêler sa vie privée aux affaires de l'État et affirme qu'aucun avantage indu n'a été accordé. On attend que la justice démêle les fils de cette pelote.
Le commissaire général Eric Snoeck réclame désormais trente millions d'euros pour relancer une numérisation modulaire, mais le ministre Quintin a verrouillé la caisse: pas un euro ne sortira sans un calendrier de résultats immédiats. Pour l'agent de terrain, le mirage de 2021 s'est transformé en un désert technique où manque toujours l'outil de détection des réseaux criminels promis pour sa sécurité. Pendant que les ambitions sont revues à la baisse, le parquet de Bruxelles a passé au peigne fin les services financiers et informatiques du quartier général de la rue Royale pour traquer les traces d'un détournement de fonds publics.
L'institution ne s'est pas contentée de perdre son trésor; elle a gagné une procédure civile lancée par Sopra Steria qui conteste aujourd'hui la rupture du contrat. La police fédérale, incapable de se réformer de l'intérieur, se retrouve face à un vide opérationnel que même les perquisitions ne combleront pas. On a payé le prix d'un paquebot pour rester à quai avec une barque percée.