Tunisie: la STEG, monopole d’État qui coupe l’oxygène des malades
Depuis la mi-juillet 2026, la Société tunisienne de l'électricité et du gaz (STEG), dirigée par Fayçal Trifa, impose des coupures tournantes à travers la Tunisie pour éviter l'effondrement d'un réseau saturé par la canicule. Si l'opérateur qualifie ces délestages de « moindre mal » technique, cette gestion sans calendrier transparent prive brutalement de courant des milliers de foyers. La survie des malades sous assistance respiratoire à domicile dépend désormais d'un rétablissement de l'énergie effectué sans aucun préavis. Reste à savoir comment ce monopole d'État compte assumer le coût humain et économique d'une crise qu'il refuse d'anticiper.
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Alors que la STEG qualifie ses coupures de "moindre mal" technique pour éviter l'effondrement du réseau, cette rhétorique occulte la mise en danger réelle des citoyens les plus vulnérables. Entre les malades privés d'oxygène à domicile et le silence radio de l'opérateur qui refuse d'établir un calendrier de délestage transparent, la gestion de crise s'apparente à une punition collective. Ce cadrage dénonce l'absence d'empathie d'un monopole d'État déconnecté de sa mission de service public.
À Sidi Bouzid, le thermomètre flirte avec les 48°C à l'ombre. Dans une chambre étouffante, le ronronnement régulier du concentrateur d'oxygène d'un vieil homme s'arrête net. Plus un souffle.
Dehors, un silence lourd s'installe, brisé seulement par le hurlement lointain d'une sirène d'ambulance. C'est l'heure du délestage surprise de la STEG. Sur sa page Facebook, le monopole d'État publie de longues listes de quartiers menacés, mais refuse de fixer des horaires précis. « Le rétablissement du courant s'effectuera sans préavis », prévient froidement l'administration. Pour les malades à domicile, chaque minute d'obscurité devient une roulette russe respiratoire.
C'était le « moindre mal » promis par les ingénieurs de Tunis.
Dans les bureaux climatisés de Tunis, la direction de la STEG a trouvé sa parade linguistique. Hend Ennaifer, directrice commerciale, plaide l'« imprévisible » sur les ondes d'Express FM. Pour elle, couper le courant est un « choix technique » indispensable pour éviter l'effondrement généralisé. L'équation est pourtant simple: la demande d'électricité culmine à 5 000 mégawatts quand les centrales n'en produisent que 4 630. Ce déficit de 370 mégawatts, la STEG le gère à la petite semaine, en coupant les lignes à sa guise.
Cette arithmétique bureaucratique cache une faillite politique. Ce n'est pas la météo de juillet 2026 qui trahit les Tunisiens, c'est le manque d'anticipation d'un monopole d'État. Le pays compte plus de 300 jours de soleil par an, mais produit plus de 95 % de son électricité avec du gaz importé. Plutôt que de libérer le solaire, l'administration préfère distribuer les coupures comme une punition collective. Les malades à domicile et les nourrissons trinquent pendant que les ingénieurs s'abritent derrière l'« équilibrage » du réseau.
Pas de calendrier, pas d'excuses. La STEG publie sur sa page Facebook des listes de localités « susceptibles » d'être touchées, de Tunis à Sfax. Une loterie quotidienne où l'on risque de tout perdre entre 11h00 et 15h00, ou de 17h00 à 21h00. Les familles attendent dans l'angoisse d'un noir soudain, tandis que les téléphones de l'assistance sonnent dans le vide. C'est la méthode du fait accompli.
Mardi 14 juillet, 23 heures. La moitié du pays est devant la demi-finale de la Coupe du monde. Soudain, le noir.
Un gouffre d'encre engloutit le Grand-Tunis, Tataouine, Nabeul et Monastir. Les téléviseurs s'éteignent, les ventilateurs s'arrêtent, la sueur commence à couler. Dans les cages d'escalier de l'Ariana, des cris étouffés résonnent: des habitants sont restés coincés dans les ascenseurs.
Les pompiers s'activent au milieu des sirènes d'ambulances. Que s'est-il passé? Un transfo a grillé sous la surcharge, et le réseau algérien, censé envoyer de l'aide depuis Sidi Okba, a flanché.
Rideau. Pour les gérants de bars des zones touristiques, la soirée est ruinée, les clients s'enfuient à tâtons. C'était raté.
Le lendemain, sous un ciel de plomb qui cogne à 49°C à Tozeur et Jendouba, le paradoxe éclate. Le ciel brûle, mais les ampoules restent éteintes. Des milliers de Tunisiens ont dépensé leurs économies pour installer des panneaux photovoltaïques sur leurs toits.
De l'électricité gratuite? De la blague! Dès que la STEG coupe le courant, les onduleurs s'arrêtent automatiquement.
C'est la règle de sécurité de l'« îlotage ». Pour protéger les techniciens de l'opérateur public qui réparent les lignes, le système interdit d'injecter du courant. Vous avez du soleil plein les tuiles, mais vous étouffez dans votre salon comme le voisin d'en face. Le monopole d'État a tout verrouillé.
Des pays ont choisi la lumière. Prenez la Jordanie. En 2012, privée de son gaz importé, elle a permis à chaque citoyen de produire et de stocker son énergie.
Aujourd'hui, un quart de son électricité vient du vent et du soleil. Ou le Vietnam, qui a couvert ses toits de panneaux en deux ans en rachetant le moindre kilowatt. En Tunisie, les projets de parcs solaires dans le Sud attendent dans les cartons de l'administration, bloqués par des montagnes de paperasse.
Les financements internationaux dorment dans les tiroirs d'un autre âge. On préfère importer à prix d'or du gaz d'Algérie pour faire tourner de vieilles turbines thermiques. C'est une gestion au jour le jour, la tête dans le sable.
Pendant que les dossiers jaunissent, l'économie nationale prend l'eau. L'Union des petites et moyennes industries s'arrache les cheveux: les machines s'arrêtent net, les matières premières pourrissent dans les cuves, les équipements sensibles grillent sans préavis. La Fédération Tunisienne du Textile et de l'Habillement voit ses ateliers tourner au ralenti, menaçant les contrats d'exportation.
L'économiste Hazem Krichen a fait ses comptes: chaque kilowattheure non distribué coûte entre 4 et 5 dinars à la collectivité. Si ces coupures se prolongent, la facture globale pourrait atteindre 50 millions de dinars. Une paille pour un pays déjà exsangue.
La vérité est écrite dans les rapports officiels. Le réseau national est une passoire. Fin 2025, les pertes techniques et commerciales de la STEG stagnaient à 19 %.
Près d'un cinquième de l'électricité produite s'évapore dans la nature avant même d'arriver au compteur. Le Parlement a bien voté un prêt de 430 millions de dollars de la Banque mondiale pour moderniser ces tuyaux percés, mais les travaux ne font que commencer. L'objectif est de ramener ces pertes à 15 %. En attendant, on coupe. Les ingénieurs du centre national de contrôle décident en temps réel, sur leurs écrans, qui a le droit de respirer et qui doit cuire à l'étouffée.
À l'Ariana, les téléphones sonnent dans le vide. Une habitante de la ville, les yeux fixés sur son écran de portable qui s'éteint, résume le désarroi général: « La STEG ne répond plus au téléphone lorsqu’on essaie de se renseigner sur la durée des coupures. On entend tout et son contraire: certains parlent de délestage, d’autres d’une panne générale ». Dans les couloirs obscurs, on attend que le miracle de la lumière revienne sans prévenir.
Au même instant, sur les ondes d'Express FM, Hend Ennaifer, la directrice commerciale de la STEG, ajuste son micro. Sa voix est douce, presque clinique: « Lorsque la demande dépasse l’offre, l’équilibre du réseau est menacé ». Elle ajoute, pour rassurer les ménages qui étouffent par 48°C: « Nous étions prêts, mais nous faisons face à une situation qui sort de l’ordinaire ». C'est la faute à l'ordinaire.
Fayçal Trifa, le président-directeur général de l'office, enfonce le clou sur Diwan FM. Pour lui, couper le courant est un acte de bravoure technique. « Ne pas recourir au délestage lorsque cela est nécessaire pourrait entraîner un effondrement complet du réseau », assène-t-il. Les malades à domicile apprécieront la nuance technique.
Analyse: c'est le grand paradoxe d'un pays brûlé par le soleil mais condamné à l'obscurité. La Tunisie bénéficie de plus de 300 jours d'ensoleillement par an, et pourtant, elle produit plus de 95 % de son électricité avec du gaz importé, payé au prix fort en devises. Pendant ce temps, des projets de parcs solaires dans le Sud, prêts à tourner, dorment dans les tiroirs de la bureaucratie ou attendent d'être raccordés à un réseau national trop vétuste pour les supporter.
Ce réseau, justement, est une passoire technique qui enregistre 19 % de pertes en ligne. Même les Tunisiens prévoyants, qui ont investi leurs économies dans des panneaux photovoltaïques pour parer à la faillite de l'État, se retrouvent piégés. Dès que la STEG coupe le courant, leurs onduleurs s'éteignent automatiquement par mesure de sécurité, faute de dispositif d'îlotage. Le soleil brille sur le toit, mais le salon reste dans le noir. C'est l'égalité par le bas.
Pourtant, la fatalité a bon dos. En 2012, la Jordanie, privée de son gaz importé, a libéré l'initiative privée pour produire son propre courant solaire; aujourd'hui, le renouvelable y assure un quart de l'électricité. En Tunisie, on préfère accumuler les dettes, à l'image de ce prêt de 430 millions de dollars approuvé pour moderniser un monopole à bout de souffle. Une perfusion financière qui ne rendra pas le souffle aux malades privés d'oxygène.
À Sidi Bouzid, la direction régionale de la santé doit improviser des mesures d'urgence pour ravitailler les malades sous oxygène. Pendant ce temps, sur Facebook, la STEG aligne ses listes de quartiers sacrifiés. Le thermomètre, lui, grimpe encore pour atteindre 49°C ce samedi.
L'économiste Hazem Krichen estime déjà la facture de ce grand noir à 50 millions de dinars. C'est cher payé pour une bougie. Mais l'opérateur public ne s'engage toujours pas sur la durée des coupures et ne présente aucun regret. Voilà.