« On dirait que Dieu a ouvert les portes de l’enfer ». À Tunis, dans une pâtisserie plongée dans le noir, l’employée regarde ses gâteaux s’affaisser sous la moiteur. À Bhar Lazreg, Mariem n’a plus de ventilateur; elle s’allonge à même le carrelage, une bouteille d’eau congelée pressée contre la poitrine pour ne pas étouffer. Dans la banlieue sud, un boucher écoute ses chambres froides gémir à chaque baisse de tension. « Ils vont me bousiller mon frigo », lâche-t-il, impuissant devant ses quartiers de viande qui commencent à suer.
À Manouba, la conduite principale de 800 millimètres a lâché net, asséchant les réservoirs d’El Fejja et laissant Mornaguia et Tebourba sans une goutte d’eau. C’est le règne de la débrouille. On évite les ascenseurs par peur du piège. On attend la nuit, mais le courant s'éteint encore de 22h à 1h du matin. Les familles des quartiers Kallèch et Ben Dhiaf guettent désormais le robinet comme un miracle.
Le réseau électrique tunisien est un grand corps malade qui survit grâce à un cordon ombilical algérien: 75 % du gaz brûlé dans les centrales vient du voisin. La STEG, architecte de ce chaos, affiche une dette de 7,3 milliards de dinars, alors que les administrations publiques lui doivent 6 milliards. C'est une faillite qui transpire. Pour sauver ce qui reste de stabilité, on découpe le pays en zones de silence, de Menzel Bourguiba à Gabès, en passant par les quartiers de Djerba comme Midoun ou Houmt Souk. On débranche les humbles pour ne pas plonger la nation dans le noir total.
Le désastre ne s'arrête pas à l'obscurité. Dans les élevages de Sousse, les poulets tombent par milliers; sans ventilation, la mortalité atteint la moitié du cheptel dans certains hangars. Le prix de ce silence?
Cinquante millions de dinars évaporés en vingt-quatre heures pour la seule filière avicole. Dans les hôpitaux publics, le Dr Dhokkar dresse un constat de guerre: les décès augmentent. On voit des patients arriver aux urgences avec leur propre appareil d'oxygénothérapie sous le bras, cherchant une prise électrique qui ne soit pas morte.
L'eau minérale, elle, devient une denrée de rationnement: un seul pack de six bouteilles par personne dans les supermarchés, quand elle n'est pas introuvable dans les épiceries. Les usines de plastique s'arrêtent, les 1 500 stations de pompage de la SONEDE s'essoufflent. Le 27 août, le ministère français des Affaires étrangères a publié une alerte « Dernière minute »: les voyageurs sont priés de vérifier si leur hôtel dispose encore d'eau et de lumière. À Djerba, des vacanciers craignent désormais pour l'insuline de leurs enfants, faute de réfrigération constante.
« C'est une mesure exceptionnelle, » promet la STEG. De la blague! On éteint les ampoules par séquences de deux heures, du Grand Tunis à Sfax.
La liste des condamnés à l'obscurité s'allonge comme un inventaire à la Prévert: Radès, Le Kram, Ariana, jusqu'aux sables de Tataouine et Remada. C’est l’égalité par le vide. On appelle cela le « délestage », un mot de salon pour dire que la lumière a rendu l'âme. L'alimentation peut revenir sans préavis, mais personne n'y croit plus.
La chasse aux fantômes de Carthage À Carthage, sous les dorures, on cherche les coupables. Le président Kaïs Saïed a réuni sa cheffe de gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, pour une veillée d’armes.
Le diagnostic tombe, glacial: ce ne sont pas des pannes ordinaires, ce sont des « actes prémédités ». On parle de « plans criminels » pour « enflammer la situation ». Qui?
Mystère. Les « ennemis de la patrie » n'ont pas de visage, mais ils ont bon dos. L’Union générale du travail à Sfax, elle, ne goûte guère à la poésie complotiste; elle dénonce une « rhétorique de diversion » face à une économie en ruine.
Pendant que l'on traque les saboteurs, les usines s'arrêtent. Les patrons de la Conect s'arrachent les cheveux; sans prévisions précises, comment travailler?. À Nabeul, les conserveries de tomates sont des tombeaux.
On estime que 35 % de la récolte nationale va finir en compost forcé sur les routes, faute de transformation. « Ils vont me bousiller mon frigo », hurle un boucher de Tunis alors que ses équipements gémissent sous les baisses de tension. C’est une boucherie industrielle où l’on ne découpe pas que de la viande, mais aussi les espoirs de profit.
La soif ne fait pas de politique. Lundi soir, une conduite de 800 millimètres a lâché à El Fejja. Résultat: Mornaguia, Tebourba et les hauteurs de Sidi Hassine ont vu leurs robinets cracher du vent pendant vingt-quatre heures. Pour réparer, la SONEDE travaille jour et nuit, mais sans électricité, les 1 500 stations de pompage du pays restent des carcasses inutiles. On puise l'eau à la source près de Bizerte comme au siècle dernier.
Dans les prisons, on étouffe. Le cardiologue Dhaker Lahidheb a lancé un cri sur Facebook: il demande une « grâce pour raisons climatiques » pour les détenus fragiles. Les cellules sont des étuves sans ventilateur.
À l’hôpital Abderrahmen Mami, on voit arriver des naufragés de la canicule, des patients qui ne peuvent plus respirer chez eux parce que leur machine à oxygène est morte en même temps que le secteur. Les éleveurs de volailles, eux, regardent leurs groupes électrogènes de secours rendre l'âme après quinze heures d'effort continu. Voilà où nous en sommes: on attend que le ciel se calme pour que la République redémarre.
Isabelle ne bronze pas à Djerba, elle suffoque. « Nous vivons un cauchemar », lâche-t-elle dans un message de détresse. Sans électricité, son appareil respiratoire reste muet; la nuit devient une loterie pour son cœur.
Jean-François, lui, surveille le thermomètre du petit réfrigérateur de sa chambre. Son fils est diabétique de type 1. « Chaque coupure d’électricité nous a fait craindre pour la bonne conservation de son traitement », raconte ce père dont les vacances ont tourné à la veille médicale permanente. L’insuline n’aime pas la tiédeur des après-midis tunisiens.
Dans les grands hôtels, le vernis craque. Myriam Boujbel, propriétaire de plusieurs établissements, tire la sonnette d’alarme sur les réseaux sociaux: les groupes électrogènes ne sont pas des usines électriques, ils s’épuisent à vouloir refroidir des halls immenses. Les animations de soirée s'éteignent, les cuisines s'affolent et les stocks alimentaires se gâtent. On vend du rêve, on livre de l'obscurité.
Le Dr Dhokkar, témoin des couloirs de la santé publique, ne s'embarrasse plus de précautions oratoires. « Les décès augmentent dans les hôpitaux publics », prévient-il froidement. C'est le bilan comptable de l'indifférence technique.
À Dar Chaâbane El Fehri, Salah Toumi voit ses hangars se transformer en étuves. L’humidité grimpe à 100 %, les ventilateurs sont en grève forcée et les volailles s’asphyxient par milliers. Les bêtes meurent de chaud dans le noir.
Même le Quai d’Orsay finit par s'en mêler. Une alerte « Dernière minute » est tombée sur le site de France Diplomatie ce jeudi 27 août. Paris ne parle pas de sécurité, mais de robinets secs et d'ampoules mortes. On conseille aux voyageurs de vérifier si leur hôtel a encore de quoi les laver et les éclairer avant de boucler la valise. La Tunisie n'est plus une carte postale, c'est un avertissement aux voyageurs.
À Carthage, le palais s’agite plus que les turbines. Le président Kaïs Saïed a réuni sa cheffe de gouvernement et les directeurs de la STEG et de la SONEDE pour leur signifier sa vérité: ces coupures ne sont pas des pannes ordinaires. Pour le chef de l’État, il s’agit d’« actes prémédités » et de « plans criminels » destinés à attiser les tensions. L’analyse du pouvoir est limpide: si le courant flanche, c’est qu’on le sabote dans l’ombre pour maltraiter le peuple. On ne cherche plus l’électricien, on traque les « ennemis de la patrie ».
L’Union générale du travail à Sfax voit les choses autrement. La branche régionale de l’UGTT fustige ce recours aux rhétoriques du complot pour masquer les défaillances économiques du pays. Pendant qu’on dénonce des conspirations, les députés votent en urgence un prêt de 430 millions de dollars pour boucher les trous de la STEG. C’est une analyse de la diversion: transformer un réseau à bout de souffle en un champ de bataille politique.
Pourtant, le soleil brille pour tout le monde. La loi n°2019-47 autorise les citoyens à produire leur propre énergie, mais le piège est technologique. Sans batteries pour stocker le surplus, l’installation photovoltaïque s’éteint dès que le réseau public rend l’âme.
On a le ciel, mais on manque de boîtes pour y ranger la lumière. Au milieu de ce chaos, le cardiologue Dhaker Lahidheb s’inquiète pour ceux qui ne peuvent pas fuir. Il réclame une « grâce pour raisons climatiques » en faveur des détenus malades qui étouffent dans des cellules transformées en fours. Dans la Tunisie de 2026, la climatisation est devenue un droit de l'homme, et son absence, une condamnation.
Le poulet tunisien n'a pas de lobby. À Nabeul, les bêtes s’asphyxient par milliers dans des hangars-étuves, infligeant à la filière une saignée de 50 millions de dinars en vingt-quatre heures de silence électrique. Dans les hôpitaux publics, le Dr Dhokkar ne recense plus les kilowatts, mais les morts: le taux de mortalité grimpe à mesure que la tension chute. À Manouba, une conduite maîtresse de 800 millimètres a cédé, privant Sidi Hassine de la moindre goutte d'espoir liquide. Le Quai d'Orsay a fini par publier une alerte « Dernière minute »: avant de partir pour Tunis, vérifiez si l’hôtel dispose encore d’un moteur pour ses pompes.